Mai 1968 à Lyon : portrait d’un ouvrier à l’armée
- dodomolinier
- 23 mars 2024
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Michel Brocard avait 18 ans au moment des événements de mai 1968 à Lyon. Les manifestations, il les a vécues différemment ; appelé par l’armée pour être chauffeur du capitaine à Sathonay-Camp, il s’est retrouvé de l’autre côté du mouvement. A 74 ans, cet ancien ouvrier de l’imprimerie revient sur son expérience militaire et raconte sa vision des événements.
Comment avez-vous vécu le débuts des événements de mai 68 à Lyon avec l’armée ?
Michel Brocard: Dès le début des manifestations, dont les étudiants provoquaient des violences, lançaient des pavés, brûlaient les voitures, nous avions subitement était interdit de télévision. Il a été prétexté qu’on salissait la télévision. Comme par hasard, c’est tombé à cette période de mai 68. Donc nous avons été en plus consignés ; une consignation totale, c’est-à-dire, la suppression des permissions. Des fois, on pouvait sortir une ou deux fois dans la journée, c’était interdit aussi.
Comment avez-vous pu-vous mettre au courant de ce qui se passait en ville ?
MB: Malgré ces mesures d’interdiction, j’étais un de ceux qui pouvait sortir de la caserne parce que j’étais le chauffeur d’un capitaine qui n’habitait pas dans la caserne ou à Sathonay-Camp, il habitait sur Lyon. Durant mes différents trajets, j’ai pu m’alimenter en presse et j’avais acheté un poste de radio, un petit Pizon bros. Donc, avec les collègues de la chambre, nous pouvions écouter un petit peu la radio et suivre quelques événements durant ce mai 68. Mais on le faisait discrètement.
Dans la nuit du 24 au 25 mai 1968, le commissaire René Lacroix décède pendant les manifestations alors qu’il n’est pas en service, comment avez-vous appris la nouvelle ?
MB: A l’époque, il y a eu un trouble, on pensait que c’était les manifestants, les étudiants, qui avaient lancé des pierres et que ça avait tué le commissaire de police. En définitive, non, c’était un camion qui l’avait heurté par accident. Quand je suis allé chercher mon capitaine le matin, il m’a demandé de passer place Bellecour et sur le pont Lafayette sans me dire pourquoi, sur les lieux où le commissaire de police a été tué. Quand on est arrivé, on a respiré ces gaz lacrymogènes à un point où ça nous faisait pleurer. On avait du mal à respirer. Et puis en même temps, j’avais une angoisse, parce que j’avais un petit peu peur d’être attaqué par des manifestants en voyant la jeep militaire et mon capitaine.
L’armée était prête à intervenir pendant les manifestations de mai 68 ?
MB: Nos véhicules militaires étaient situés à côté de nos chambres où il y avait des cartons de balles réelles et derrière les camions pour amener les troupes. Jour et nuit le convoi militaire était prêt à partir. Heureusement, ça ne s’est pas produit. Le général De Gaulle est allé voir le maréchal Marsut en Allemagne, et ils ont dû convenir d’une stratégie qui a abouti à ne pas faire intervenir la troupe. A ce moment-là, de Gaulle a lancé l’idée du référendum, où il a été un plébiscite, parce que les gens l’ont soutenu par rapport à la chienlit qu’il y avait dans le pays.
Pourquoi y avait-il une telle crainte d’intervenir de votre côté ?
MB: A l’armée, si les militaires étaient des gens virils, pour ne pas en dire plus, ceux qui ne crapahutaient pas, c’était des branleurs. Les branleurs, c’était le chauffeur du capitaine, ceux qui travaillaient en cuisine, les enseignants et intellectuels qui servaient de gratte-papier. Et on se posait tous la question, qu’est ce qu’on allait faire si l’armée nous appelle à intervenir ? On a passé des nuits entières là-dessus parce qu’on avait tous plus ou moins des connaissances dans les manifestations ; de la famille, des copains, des collègues de travail, etc. Ça nous posait vraiment un cas de conscience.
Vous avez également travaillé à l’imprimerie entre 1964 et 1972, comment ça se passait pour vos collègues de travail ?
MB: J’étais en relation avec mes collègues que j’allais voir pendant mes permanences. Eux, ils ont évidemment appelé à arrêter le travail et à occuper l’entreprise. Ils l’ont occupé pendant trois semaines. Durant une occupation d’usine, la direction dort et tout est bloqué. Ils occupaient jour et nuit l’entreprise, avec la consigne de ne pas toucher au matériel, de l’entretenir, de manière à ce qu’on soit prêt à reprendre le travail. Il y avait des équipes qui tournaient ; il y en a qui faisait le matin, d’autres l’après-midi et d’autres le soir. Ça jouait aux cartes, ça jouait au ping-pong.
Et ces grèves ont plutôt été bien suivies ?
MB: Il faut savoir que dans cette imprimerie, on était 300, il y avait beaucoup de jeunes. Comme à l’époque la syndicalisation était forte, on a formé des équipes pour aller dans les autres imprimeries, pour expliquer aux collègues qu’il fallait qu’ils se mettent en grève. Et ça a fait effet boule de neige ; on a eu plein d’imprimeries qui ont aussi fait grève, dont certains allaient même dans les manifestations. Donc c’était aussi un acte militant, de combattant, pour que ce mai 68 soit le plus fort et le plus puissant possible au niveau des travailleurs.
Et la fin de la grève, comment ça s’est passé ?
MB: Au moment de la reprise du travail, on était une des imprimeries à reprendre quelques jours après les consignes. Ils n'ont pas voulu reprendre le travail tout de suite, car ils estimaient que ce n’était pas assez. Ça a donné un avantage supplémentaire par rapport aux autres ; la semaine de congé payé, au lieu de l’obtenir en 69, nous, on l’a obtenu dans l’hiver 68-69. On a obtenu plus de droits pour les délégués syndicaux, pour les comités d’entreprise. Quand vous faites une grève aussi longue, c’est difficile de reprendre. La grosse partie de jeunes, ils avaient du mal à reprendre le boulot, ils voulaient continuer !
Vous pouvez nous expliquer plus en détails les changements dans les entreprises après mai 68 ?
MB: Les débats étaient un peu idéologiques. Mai 68, c’était un changement dans les idées, mais c’était aussi par rapport à la liberté ; liberté de penser, liberté de travailler, liberté de s’organiser, liberté de pouvoir parler dans l’entreprise. Les entreprises étaient organisées d’une manière un peu monarchique, le patron, c’était le seul chef à bord. Il n’y avait pas de communication comme il y a aujourd’hui dans les entreprises. C’était encore très hiérarchisé, très directif. Mai 68 a permis de faire sauter ce verrou hiérarchique entre les directions et les ouvriers ou entre les employés et les cadres.
Pour quelles raisons le mouvement de protestation s’est terminé ?
MB: Il y a eu un essoufflement. Petit à petit, les entreprises reprenaient le travail. La CGT n’a jamais vraiment donné de consigne de reprise. Dans les entreprises, la plupart étaient essoufflés. Ça faisait trois semaines, voire un mois qu’ils faisaient grève. La plupart ont repris le travail relativement satisfaits. Quand on voit l’augmentation du SMIC, la semaine de congé payé en plus, il fallait un grand mouvement comme ça pour avoir obtenu autant au niveau de la réforme sociale. Quand on voit ce qu’il se passe maintenant, il n’y a pas photo !
Molinier Dorian



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